Le Programme
La Raison
1. Enjeux de la notion (Le paradoxe initial)
Le paradoxe de la raison
La raison se présente comme une faculté universelle, commune à tous les hommes, qui nous permet de dépasser nos croyances subjectives pour dialoguer et accéder à des vérités absolues (comme en mathématiques ou en morale).
Cependant, le paradoxe réside dans le fait qu'une pensée peut être parfaitement rationnelle et logique dans sa forme, tout en étant totalement fausse dans son contenu.
De plus, bien que la raison soit la faculté de la connaissance, elle ne permet pas toujours d'accéder à la réalité absolue des choses, qui reste relative à nos facultés de perception.
Exemple d'accroche : Le faux syllogisme
« Tous les martiens sont des petits hommes verts. Or, Socrate est un martien. Donc, Socrate est un petit homme vert. »
La logique interne est irréprochable, c'est un produit de la raison. Pourtant, l'intégralité du contenu est factuellement faux. Cet exemple démontre d'emblée que la raison logique ne se suffit pas à elle-même pour atteindre la vérité matérielle ; la forme rationnelle doit impérativement rencontrer le réel.
2. Les grands repères / concepts clés à maîtriser
Vérité vs Réalité
La réalité (du latin res, la chose) désigne l'ensemble des choses qui existent, par opposition à la fiction ou à l'illusion.
La vérité n'est pas dans les choses mais dans le jugement : c'est la concordance entre ce que l'on dit (le discours) et le réel.
Cohérence logique vs Correspondance au réel
La cohérence logique ne juge que la forme du discours (la non-contradiction interne de la raison).
La correspondance juge le contenu (le lien avec la réalité concrète). Le critère de cohérence est nécessaire partout, mais il n'est suffisant qu'en mathématiques.
Rationalisme vs Empirisme
Le rationalisme est la doctrine qui se méfie de l'expérience sensible et donne la priorité au raisonnement et à la logique pure.
L'empirisme, à l'inverse, fonde toute connaissance sur l'expérience.
Sensibilité vs Raison (domaine moral)
La sensibilité (les penchants, les humeurs) est par essence variable et inconstante.
La raison, au contraire, est stable et permet d'énoncer des lois morales universelles et invariables.
Logos
Du grec logos, qui désigne simultanément la « parole » (le discours) et la « raison ». Le dialogue (dia-logos, l'échange entre deux) est donc fondamentalement l'échange de paroles fondées sur des raisons et des arguments.
Autonomie
Du grec auto (soi-même) et nomos (la loi). Ce n'est pas le libre choix capricieux, mais l'acte par lequel la raison se donne à elle-même ses propres lois morales. Elle s'oppose à l'hétéronomie.
3. Les auteurs incontournables (et leurs thèses)
René Descartes
La méthode rationnelle et l'évidence innée
La raison est la faculté de connaître et d'enchaîner logiquement les idées. Elle contient en elle-même, de façon innée, universelle et nécessaire, les principes mêmes de la logique.
Pour Descartes, la liberté est également une idée évidente (claire et distincte) qui s'impose à la raison. L'erreur humaine ne vient pas d'une absence de raison, mais d'un mauvais usage de celle-ci par précipitation.
Baruch Spinoza
La critique du libre-arbitre rationnel
Spinoza critique l'évidence cartésienne de la liberté. Ce que la conscience perçoit comme un choix libre et rationnel est en réalité l'illusion d'une action dont on ignore les véritables causes.
Des causes psychologiques imperceptibles (besoin de se prouver sa valeur, désirs) déterminent nos actes sans que la raison ne s'en aperçoive.
Emmanuel Kant
Les limites de la raison et l'autonomie morale
Thèse épistémologique : La connaissance scientifique, bien que rationnelle, n'est pas une connaissance absolue du réel en soi. L'homme construit la science relativement à son propre fonctionnement intellectuel et sensoriel.
Thèse morale : La véritable liberté réside dans la raison pratique. Puisque la sensibilité est changeante, seule la raison peut fournir une loi morale stable et universelle. Être libre, c'est faire preuve d'autonomie.
Claude Bernard
La synthèse par la méthode expérimentale
Dans le domaine scientifique, la raison ne s'oppose pas à l'expérience, elle la structure.
Le raisonnement expérimental utilise la raison pour déduire une hypothèse (une « idée ») à partir d'observations, puis soumet cette construction rationnelle au jugement implacable de l'expérimentation.
Les Sophistes & Pragmatistes
L'abandon de la vérité rationnelle
La vérité pour elle-même n'a pas de valeur. Ce qui compte, c'est l'efficacité et le pouvoir sur autrui (chez les Sophistes dans le cadre rhétorique) ou les conséquences pratiques (chez les pragmatistes). Le discours n'est plus évalué à l'aune de la raison objective, mais de son utilité.
4. Citations mémorisables
Le fait suggère l'idée, l'idée dirige l'expérience, l'expérience juge l'idée.
Qui n'a pas réfléchi sur le langage n'a pas commencé à philosopher.
Il ne suffit pas d'avoir la raison, encore faut-il savoir l'utiliser.
5. Méthode (Comment utiliser ce cours en dissertation ?)
Sujet type :
"La raison suffit-elle à connaître la vérité ?"
-
I. L'universalité et la puissance déductive de la raison
Argument : La raison possède des principes logiques universels.
Mobilisation : Descartes (la raison comme faculté d'enchaîner les idées, l'évidence innée, le modèle mathématique). -
II. L'insuffisance de la cohérence formelle
Argument : Un discours peut être logiquement cohérent mais matériellement faux.
Mobilisation : Distinction Cohérence/Correspondance (syllogismes absurdes). Claude Bernard : la raison élabore des hypothèses soumises au tribunal de l'expérience. -
III. Les limites intrinsèques de la connaissance humaine
Argument : Même appliquée à la nature, notre raison ne perçoit pas le réel en soi.
Mobilisation : Kant (la science est relative à nos facultés). Il faut chercher la vérité tout en se gardant du pragmatisme des sophistes qui réduisent le vrai à l'utile.
Sujet type :
"N'obéir qu'à soi-même, est-ce être libre ?"
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I. L'obéissance à soi perçue comme refus des contraintes
Argument : Spontanément, n'obéir qu'à soi-même s'assimile au libre-arbitre.
Mobilisation : Descartes (l'évidence du libre-arbitre comme expérience première de la conscience). -
II. L'illusion de la volonté et la soumission à la nature
Argument : L'individu qui croit n'obéir qu'à ses désirs obéit en réalité à des causes qu'il ignore.
Mobilisation : Spinoza (négation du libre-arbitre). De plus, la sensibilité est changeante, elle ne peut fonder une conduite libre. -
III. L'autonomie : n'obéir qu'à sa propre raison
Argument : La véritable liberté consiste à suivre des lois stables que l'on se donne par l'exercice de la raison.
Mobilisation : Kant et le concept d'Autonomie (auto-nomos). La raison est la seule instance capable de formuler une loi morale universelle.