Le Programme
La Liberté
1. Enjeux de la notion (Le paradoxe initial)
Problématique centrale
Y a-t-il véritablement de la liberté en l'homme ou s'agit-il d'une illusion générée par notre ignorance ?
Le paradoxe de la liberté réside dans l'opposition entre notre intériorité et l'observation scientifique du monde. D'un côté, nous éprouvons un vif sentiment intérieur de contrôler nos décisions (le libre arbitre).
De l'autre, l'étude scientifique de la nature et de l'homme postule un déterminisme intégral où tout acte est l'effet nécessaire de causes antécédentes. Comment la liberté humaine peut-elle coexister avec le déterminisme absolu de la nature ?
Exemple d'accroche : L'acte gratuit
L'acte prétendument "gratuit" de Lafcadio dans le roman Les Caves du Vatican d'André Gide. Le héros pousse un inconnu hors d'un train en marche, sans aucun mobile apparent, pour se prouver l'absoluité de sa liberté.
Or, cet acte qui semble le plus libre qui soit est en réalité profondément déterminé par des causes psychologiques imperceptibles (le besoin de se prouver sa capacité, l'excitation). L'acte gratuit, summum apparent du libre arbitre, n'est ainsi souvent que l'expression d'un déterminisme inconscient.
2. Les grands repères / concepts clés à maîtriser
Liberté (sens commun vs philosophique)
Sens commun : Possibilité matérielle, physique ou financière de faire ce que l'on veut. Ne rencontrer aucun obstacle.
Sens philosophique (Libre arbitre) : Capacité de la volonté à décider par elle-même, à accepter ou refuser ce qui se présente à elle. Être la "cause première" de ses actions, et par conséquent, en être l'auteur responsable.
Déterminisme
L'enchaînement des causes et des effets dans la nature qui fait que tout ce qui advient est le résultat inévitable et nécessaire de cet enchaînement. Rien ne vient de rien.
Autonomie vs Hétéronomie
Autonomie : Capacité à se donner à soi-même ses propres lois par l'usage de la raison, et à s'y soumettre. La liberté n'est pas la spontanéité, mais la maîtrise de soi.
Hétéronomie : Fait d'obéir à une loi extérieure à sa propre raison (subir l'emprise de ses pulsions, de ses passions, ou d'une autorité tierce).
Phénomène vs Noumène (Kant)
Phénomène : La chose telle qu'elle nous apparaît à travers nos facultés. C'est le domaine d'application du déterminisme scientifique.
Noumène (ou Chose en soi) : La chose telle qu'elle est en elle-même, indépendamment de notre perception. C'est là que l'on peut penser la causalité libre de l'homme.
Liberté d'indifférence (Descartes)
Situation où la volonté choisit sans aucune préférence, par pure ignorance des raisons de choisir un parti plutôt qu'un autre (ex: l'âne de Buridan). Descartes la qualifie de "plus bas degré de la liberté". On est infiniment plus libre lorsqu'on choisit en toute connaissance de cause.
3. Les auteurs incontournables (et leurs thèses)
A. L'évidence absolue de la liberté par la conscience
René Descartes
La certitude intérieure
Pour Descartes, le libre arbitre s'éprouve de manière évidente. Il ne nécessite pas de démonstration scientifique complexe. L'expérience suprême de cette liberté est l'expérience mentale du doute.
En doutant, l'homme prouve qu'il n'est jamais contraint d'adhérer à une idée. Cette capacité de suspension du jugement révèle que la volonté est une cause première. Le libre arbitre est indissociable de l'essence de l'homme : on ne peut pas en être dépossédé.
Jean-Paul Sartre
L'ambiguïté et le jeu de rôle
Héritier lointain de Descartes, Sartre lie la liberté à la conscience. La conscience est la capacité d'être toujours au-delà de soi-même ("l'échappement à soi"). L'homme n'est jamais enfermé dans une définition (contrairement à la chose, "l'en-soi").
Il joue des rôles (l'exemple du garçon de café qui mime sa fonction comme un automate). Affirmer "je suis fait comme ça" est faire preuve de mauvaise foi pour fuir l'angoisse de la responsabilité qui accompagne la liberté absolue.
B. La négation du libre arbitre et l'illusion de la conscience
Baruch Spinoza
L'indéterminisme est une aberration : Pour Spinoza, l'homme est un être de la nature comme les autres, soumis au déterminisme intégral (physique et mental). Il n'y a pas d'exception humaine.
L'illusion de la liberté : Le libre arbitre est un préjugé qui provient d'une limite de notre conscience. Les hommes sont conscients de leurs désirs, mais ignorants des causes qui les déterminent. Spinoza prend l'exemple d'une pierre lancée en l'air : si elle devenait subitement consciente pendant son vol (sans savoir qu'elle a été lancée), elle croirait persévérer dans son mouvement par sa propre volonté.
Il en va de même pour l'enfant, l'ivrogne ou le colérique qui agissent sous l'emprise de déterminismes physiologiques ou sociaux tout en se croyant libres. La vraie liberté chez Spinoza consiste paradoxalement dans la compréhension et l'acceptation rationnelle de cette nécessité.
C. La liberté comme postulat moral et autonomie
Emmanuel Kant
Le dépassement du conflit
Kant résout l'opposition entre Descartes et Spinoza en distinguant deux points de vue légitimes. Du point de vue scientifique (l'homme comme phénomène), le déterminisme est la règle. Du point de vue moral (l'homme comme noumène), il est nécessaire de postuler une causalité libre.
Le fait de la raison
La certitude de la liberté ne vient pas de la science, mais de la morale. Ordonner un devoir à un robot est absurde. L'existence même du devoir (l'impératif catégorique) implique la liberté de le suivre ou non.
La véritable liberté
La liberté ne consiste pas à céder à la spontanéité des penchants sensibles, mais à agir selon les lois universelles que la raison se donne à elle-même (Autonomie), y compris contre nos pulsions.
4. Citations mémorisables
La liberté de notre volonté se connaît sans preuve, par la seule expérience que nous en avons.
Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent d'avoir et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent.
L'impulsion du seul appétit est esclavage et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté.
Tu dois, donc tu peux.
5. Méthode (Comment utiliser ce cours en dissertation ?)
Sujet type :
"Sommes-nous les auteurs de nos actes ?"
- I. L'évidence de la volonté comme cause première. Mobiliser Descartes : Le vif sentiment intérieur lors de la prise de décision. Le doute comme acte intellectuel libre montrant que je ne suis contraint d'adhérer à rien. L'acte me revient en propre, fondant ma responsabilité.
- II. La critique déterministe : l'individu comme jouet des causes. Mobiliser Spinoza : La conscience est partielle. L'illusion du libre arbitre dérive de l'ignorance des causes. Analogie de la pierre lancée en l'air. Utiliser l'argument des sciences humaines (sociologie, psychologie) qui expliquent l'acte par des conditionnements.
- III. La liberté comme jeu et détachement constant. Mobiliser Sartre : L'homme n'est pas une chose. La conscience permet un échappement perpétuel. L'exemple du garçon de café : l'individu n'est jamais réductible à sa fonction ou à ses actes passés, refuser cette responsabilité relève de la mauvaise foi.
Sujet type :
"Être libre, est-ce ne suivre que ses désirs ?"
- I. La liberté comme pouvoir d'assouvir ses appétits. Définition commune : l'absence d'obstacles physiques ou matériels à l'expression de la volonté. Référence à la vision tyrannique évoquée par Platon (satisfaire tous ses caprices).
- II. L'esclavage des passions (Hétéronomie). Si l'on ne suit que ses désirs, on suit en réalité un déterminisme imposé par le corps, la biologie ou la société. C'est l'esclavage des pulsions. Utiliser Spinoza (l'ivrogne qui croit boire librement) et Rousseau ("l'impulsion du seul appétit est esclavage").
- III. L'Autonomie : la liberté est un effort de la raison. Mobiliser Kant : La liberté n'est pas le laisser-aller, c'est l'autonomie. Se donner à soi-même la loi morale par la raison, même si celle-ci s'oppose à nos penchants sensibles. La liberté est difficile, elle implique une maîtrise et une éducation de soi constantes.