Le Programme
L'État
1. Enjeux de la notion (Le paradoxe initial)
Le dilemme fondamental
L'État nous confronte à un dilemme fondamental. D'un côté, l'État se met en place pour instituer des lois censées garantir l'ordre, la justice et la sécurité. Mais de l'autre, pour faire appliquer ces lois, l'État a nécessairement besoin d'utiliser la force (la police, la justice, l'armée, les prisons).
Le paradoxe et l'enjeu
Le paradoxe : L'État est une institution qui limite nos actions par des lois et qui peut nous contraindre par la violence physique. Dès lors, l'État est-il par essence l'ennemi de la liberté ?
L'enjeu philosophique : Faut-il détruire l'État pour être véritablement libre (idéal anarchiste), ou bien l'État est-il au contraire la seule condition indispensable pour garantir notre liberté contre la violence naturelle et la loi du plus fort (idéal contractualiste) ?
Exemple d'accroche
Imagine un carrefour très fréquenté sans aucun feu rouge. Au début, on se sent "libre" de passer quand on le souhaite. Mais très vite, l'absence de règle engendre le chaos et la loi du plus fort s'installe. La sécurité et la capacité à circuler sont anéanties. L'État, symbolisé par le code de la route, limite le mouvement immédiat (l'arrêt au feu rouge), mais cette limitation est paradoxalement ce qui garantit la liberté de circuler en toute sécurité sur le long terme.
2. Les grands repères / concepts clés à maîtriser
Pour prouver au correcteur la justesse du raisonnement, il est impératif de maîtriser ces distinctions conceptuelles issues du cours :
Société vs Communauté
La communauté est un groupe d'individus unis par des liens considérés comme naturels, spontanés et affectifs (croyances, habitudes, origines). Le communautarisme est la dérive consistant à faire primer les lois de ce groupe sur celles de l'État.
La société est une entité plus large, complexe, fondée sur des liens économiques et culturels. Elle est inévitablement traversée par des conflits, justifiant la nécessité d'un État régulateur.
Gouvernement vs Souverain
Le gouvernement est l'institution qui détient le pouvoir de décision, le pouvoir exécutif (appliquer la loi).
Le Souverain est l'entité qui détient le pouvoir politique suprême : faire la loi (pouvoir législatif). En démocratie, le Souverain est le peuple.
Contrainte vs Obligation (Distinction majeure)
La contrainte relève de la nécessité physique ou de la prudence face à une menace (ex: un voleur me braque, je cède mon portefeuille). Je n'ai aucun devoir moral de le faire. La contrainte subit la force et supprime la liberté.
L'obligation relève du devoir moral et du choix intérieur. L'individu s'y soumet volontairement car sa raison reconnaît que la règle est juste. L'obligation préserve la liberté morale.
Naturalisme vs Contractualisme
Le Naturalisme (Aristote) considère que l'homme est naturellement fait pour vivre en État (c'est un "animal politique").
Le Contractualisme considère que l'État est une construction artificielle ("une convention") créée par les hommes pour sortir de "l'état de nature" (état pré-social).
Les régimes politiques
Démocratie (pouvoir au peuple) • Oligarchie (pouvoir à un petit nombre) • Aristocratie (pouvoir aux "meilleurs") • Totalitarisme (toute-puissance de l'État qui contrôle la vie publique et privée de manière illimitée).
3. Les auteurs incontournables (et leurs thèses)
Jean-Jacques Rousseau (1712-1778)
Le théoricien de la démocratie légitime
Dans Du Contrat Social (1762), Rousseau cherche à concevoir un État qui protège l'individu et ses biens, tout en lui permettant de rester aussi libre qu'à l'état de nature. Sa pensée s'articule autour de grands axes :
Le diagnostic originel
L'homme est né libre, mais la socialisation (fondée sur la propriété de fait et la domination) l'a perverti et mis dans les "fers". Il faut refonder la société sur le droit.
Le Pacte Social (L'aliénation totale)
La seule convention légitime est celle où chaque individu s'aliène (se donne) totalement, avec tous ses droits, à la communauté. Le paradoxe est que, chacun se donnant à tous, nul ne se donne à personne en particulier. L'égalité est parfaite et la liberté est préservée.
La critique féroce du "droit du plus fort"
Pour Rousseau, c'est un non-sens (un galimatias). La force est une réalité physique instable. Elle ne crée qu'une contrainte, jamais un devoir moral d'obéir. Un pouvoir uniquement basé sur la force est illégitime. De même, le contrat de soumission (vendre sa liberté pour la sécurité) est absurde : renoncer à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme.
La Souveraineté et la Volonté Générale
L'État rousseauiste repose sur la double identité de l'individu. Il est Citoyen (actif, il participe à la création de la loi, la "volonté générale") et il est Sujet (passif, il doit obéir à cette même loi).
"Le forcer à être libre"
L'usage de la force par l'État n'est pas vu par Rousseau comme une oppression. Si un individu cède à son intérêt égoïste et désobéit à la loi qu'il a votée, l'État le punit. Ce faisant, l'État le contraint à respecter son propre engagement rationnel, le sauvant de l'esclavage de ses pulsions.
Le passage à l'état civil
Le contrat transforme l'homme. Il perd la liberté naturelle (fragile) et la possession de fait, mais il gagne la liberté civile, la propriété légitime (garantie par la loi et issue du travail) et la liberté morale (l'autonomie : obéir à la loi qu'on s'est prescrite).
Thomas Hobbes (1588-1679)
L'absolutisme sécuritaire
Sa thèse
À l'état de nature, l'homme est profondément égoïste ("L'homme est un loup pour l'homme"). L'absence d'État signifie la guerre de tous contre tous et l'insécurité permanente.
Le contrat de soumission
Face à cette angoisse, les hommes passent un contrat : ils préfèrent la sécurité à la liberté. Ils se dessaisissent de tous leurs droits au profit d'un maître absolu (le Léviathan) dont le pouvoir coercitif et la terreur garantissent la paix.
Max Weber (1864-1920)
Le Sociologue de la violence institutionnelle
Sa thèse
L'État ne peut se définir par ses buts (qui changent selon les époques), mais uniquement par son moyen d'action spécifique : la violence.
Le concept
L'État détient "le monopole de la violence physique légitime". Une action violente (incarcérer, contraindre) est considérée comme criminelle si elle est le fait d'un individu, mais elle est acceptée comme légale et "légitime" lorsqu'elle est exercée par les institutions de l'État pour maintenir l'ordre.
Platon
La critique de la démocratie (La République)
Sa thèse & La Cité idéale
L'organisation de l'État (la Cité) est le reflet exact de l'âme humaine (le psychisme). L'âme est divisée en trois : la Raison, le Courage, et les Désirs.
L'État juste est une aristocratie des savoirs. La Cité doit être dirigée par ceux qui sont dominés par la Raison (les Philosophes-rois), protégée par ceux dominés par le Courage (Gardiens), et nourrie par ceux dominés par les Désirs (Artisans).
Le péril démocratique
Platon critique sévèrement la démocratie. En donnant le pouvoir au peuple, on donne le pouvoir à la partie de l'âme la plus basse : les Désirs (recherche de la facilité). Cela engendre des politiciens démagogues et mène inéluctablement à la tyrannie.
Marx & Bakounine
Les critiques radicales de l'État bourgeois
Bakounine (Anarchisme)
L'État est par essence une machine centralisée d'oppression et d'exploitation. L'ordre n'a pas besoin de contrainte étatique ; les hommes sont capables de s'autogérer de manière harmonieuse. Il faut abolir l'État immédiatement.
Karl Marx (Communisme)
L'État n'est pas l'incarnation de l'intérêt général. Il est une superstructure politique qui ne sert qu'à justifier et protéger l'infrastructure économique (le pouvoir de l'argent et des moyens de production).
Dans un régime capitaliste, l'État exerce une "violence douce" pour maintenir la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat.
La finalité : La "dictature du prolétariat" pour collectiviser les biens. Sans classes sociales, l'État perdra son rôle d'oppression et dépérira naturellement (avènement de la société sans État).
4. Citations mémorisables
L'État consiste en un rapport de domination de l'homme sur l'homme fondé sur le moyen de la violence légitime.
L'homme est né libre, et partout il est dans les fers.
Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit, et l'obéissance en devoir.
Quiconque refusera d'obéir à la volonté générale y sera contraint par tout le corps : ce qui ne signifie autre chose sinon qu'on le forcera d'être libre.
L'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté.
5. Méthode (Comment utiliser ce cours en dissertation ?)
Ce cours contient l'arsenal argumentatif complet pour construire des plans dialectiques rigoureux au Baccalauréat.
Sujets types :
"L'État est-il l'ennemi de la liberté ?"
"L'État est-il un mal nécessaire ?"
- I. L'État comme instance coercitive (Thèse) : Par essence, l'État impose sa domination par la force légale (Mobiliser Weber et le monopole de la violence). Dans une vision pessimiste, on sacrifie sciemment sa liberté pour la sécurité (Mobiliser Hobbes).
- II. L'État comme instrument d'oppression (Antithèse/Critique) : L'État n'est souvent que le masque de la tyrannie (Mobiliser la critique de Platon sur les dérives démocratiques) ou l'instrument de domination économique d'une classe sur une autre (Mobiliser Marx ou le rejet total de Bakounine).
- III. L'État légitime comme condition de l'autonomie (Synthèse) : Sans État, la liberté naturelle s'autodétruit par la loi du plus fort. Un État fondé sur le Contrat Social ne détruit pas la liberté, il l'élève. (Mobiliser Rousseau : la volonté générale, la différence contrainte/obligation, et l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite).
Sujet type :
"Le pouvoir de l'État repose-t-il sur la force ?"
- I. Constat de fait : Tout État a besoin de la force physique pour se maintenir empiriquement (Mobiliser Weber).
- II. L'insuffisance du fait : La force ne génère aucune légitimité morale. (Mobiliser Rousseau et sa critique du "Droit du plus fort"). L'obéissance obtenue par la force est une contrainte, pas un devoir.
- III. La primauté du Droit : La véritable puissance de l'État repose sur le consentement rationnel des citoyens. La force de l'État n'est légitime que lorsqu'elle est au service exclusif de la volonté générale et de la liberté commune.