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Le Programme

La Conscience

1. Enjeux de la notion (Le paradoxe initial)

Le paradoxe central

La conscience se présente spontanément comme la faculté qui nous rend lucides sur nous-mêmes et sur le monde, nous offrant la certitude de notre existence et le sentiment de notre entière liberté.

Cependant, le paradoxe émerge lorsque l'on constate que cette conscience est lacunaire : des mécanismes corporels aux pulsions psychiques, une immense partie de notre être échappe à notre vigilance rationnelle. La conscience est-elle alors le tout du psychisme et la garante de notre souveraineté, ou n'est-elle que la partie superficielle d'un être déterminé par des forces obscures ?

Exemple d'accroche pour la dissertation

Il est possible de concevoir le cas d'un individu manifestant consciemment une violente homophobie, alors même que cette attitude agressive dissimulerait, dans son inconscient, des tendances homosexuelles refoulées.

De même, un individu peut souffrir de troubles psychosomatiques graves (comme un ulcère à l'estomac) sans aucune cause physiologique réelle, le corps traduisant physiquement un mal-être psychique ignoré de la conscience. Ces situations démontrent que la conscience que le sujet a de lui-même peut être en contradiction totale avec sa réalité psychique profonde.

2. Les grands repères / concepts clés à maîtriser

Conscience psychologique vs morale

Conscience psychologique : Capacité à se rendre compte de ce que l'on est et de ce que l'on fait. Elle implique nécessairement la mémoire (pour raisonner ou prononcer un mot de trois syllabes comme "causerie", il faut se souvenir de la première syllabe en prononçant la dernière).

Conscience morale : Capacité à discerner le bien du mal. Elle implique nécessairement la conscience psychologique au préalable. (Notion liée à l'objection de conscience : refuser un acte légal pour des raisons morales).

Inconscient physiologique vs psychologique

Physiologique : Ensemble des mécanismes internes du corps (métabolisme, système immunitaire) qui fonctionnent sans que la conscience n'ait à intervenir.

Psychologique : Processus dynamique (théorie de Freud) abritant des représentations, des désirs et des traumatismes qui ne sont pas présents à la conscience mais qui agissent sur le psychisme.

L'image de l'iceberg

Métaphore illustrant le rapport entre conscience et inconscient. La partie émergée (superficielle et visible) correspond à la conscience, tandis que la partie immergée (invisible, massive et déterminante) correspond à l'inconscient psychologique et physiologique.

Le Refoulement et la Résistance

Refoulement : Processus psychologique inconscient et dynamique par lequel des représentations ou désirs sont maintenus hors de la conscience en raison d'une censure.

Résistance : Phénomène par lequel un patient refuse (parfois avec agressivité) d'accepter les interprétations du psychanalyste concernant ses propres refoulements, car ces vérités le dégoûtent ou heurtent ses valeurs.

Les instances du psychisme

Le Ça : Instance entièrement inconsciente abritant la libido (énergie vitale et sexuelle tendant vers le plaisir) et les pulsions d'agressivité.

Le Surmoi : Instance morale du psychisme, en partie consciente et en partie inconsciente, issue de l'intériorisation des normes éducatives.

Troubles psychosomatiques (Névroses)

Douleurs ou dysfonctionnements corporels bien réels (ex: vomissements, maux de ventre) mais dont l'origine est exclusivement psychique et anxieuse, et non physiologique. (L'hypocondrie est également une forme de névrose).

3. Les auteurs incontournables (et leurs thèses)

René Descartes

La conscience comme certitude fondatrice et essence du sujet

Pour Descartes, le doute méthodique mène à la découverte de l'importance absolue de la conscience. La conscience ("je pense") est la première des vérités, indubitable, et le point de départ de toute philosophie.

Descartes pose un dualisme strict (âme/corps) : l'homme a une valeur et une dignité parce qu'il possède un esprit libre, contrairement à l'animal soumis au mécanisme. Pour Descartes, il n'y a d'inconscient que physiologique. Le moi se définit intégralement par la conscience.

Jean-Paul Sartre

La conscience comme condition de la liberté absolue

Lointain successeur de Descartes, Sartre affirme la liberté humaine à partir de la conscience. Être conscient, c'est être toujours "au-delà de ce que je fais", c'est être en représentation pour soi-même et se juger.

Celui qui prétend ne pas être libre fait preuve de "mauvaise foi" : il tente de fuir l'angoisse de la liberté en voulant se réduire à l'état de chose ou de mécanisme (comme le garçon de café qui joue à être un simple rouage).

Baruch Spinoza

La conscience comme source d'illusions

Spinoza démontre les limites de la conscience. Son caractère partiel fait qu'elle n'est pas fiable et devient source d'illusions, en premier lieu celle du libre arbitre.

Les hommes se croient libres uniquement parce qu'ils sont conscients de leurs désirs et de leurs actions, mais ils sont ignorants des causes qui les déterminent à agir ainsi.

Friedrich Nietzsche

La sagesse instinctive du corps

Nietzsche dénonce l'illusion de l'autonomie de la conscience par rapport au corps. En réalité, "c'est le corps qui pense". La conscience émane de la physiologie et lui est subordonnée.

Le corps possède une sagesse inconsciente et instinctive extrêmement complexe (assimiler, éliminer, se défendre via le système immunitaire) qui s'avère redoutablement efficace sans aucune intervention consciente.

Sigmund Freud

L'hypothèse de l'inconscient psychologique

À partir de son expérience clinique face aux névroses (hystérie, troubles psychosomatiques, où les patients n'étaient pas pris au sérieux), Freud affirme que la conscience n'est pas le tout du psychisme. Le traumatisme oublié n'est pas présent à la conscience, mais il perturbe profondément l'individu.

L'inconscient abrite des désirs innés, une censure, et s'exprime à travers les rêves (qui possèdent un sens caché, ex: l'impossibilité de rentrer une clé dans une serrure traduit un sens sexuel) ou les symptômes. Le psychanalyste agit comme un médiateur interprète.

Alain

La pensée consciente contre le mécanisme

En opposition avec les théories freudiennes, Alain considère que la véritable pensée est celle dont le sujet est l'auteur, celle qui est travaillée et élaborée avec esprit critique.

Ce qui se passe en nous "malgré nous" n'est pas de la pensée, mais l'expression mécanique de la sensibilité du corps. Par conséquent, pour Alain, les rêves n'ont aucun sens rationnel.

4. Citations mémorisables

Je pense, donc je suis.

— Descartes.
Au terme d'un doute radical sur tout ce qui l'entoure et sur ses propres sens, le sujet réalise que le simple fait de douter prouve qu'il pense, et donc qu'il existe. L'existence par la conscience est la certitude absolue.

Je ne connais pas encore assez clairement ce que je suis, moi qui suis certain que je suis.

— Descartes.
Descartes distingue deux étapes. La première certitude est celle de son existence ("que je suis"). La seconde étape est la recherche de son essence ("ce que je suis"), qu'il définira ensuite comme étant fondamentalement une chose qui pense.

Nous sommes condamnés à être libres.

— Sartre.
Parce que l'homme est doté de conscience, il ne peut échapper au choix. Même refuser de choisir est un choix. L'homme ne peut pas ne pas être libre, et toute tentative de s'en dédouaner relève de la mauvaise foi.

L'autonomie de la conscience par rapport au corps est une illusion.

— Nietzsche.
La conscience se croit maîtresse d'elle-même, mais elle est en réalité déterminée par les processus physiologiques et les instincts. Nos pensées ne sont que le reflet des exigences et de la sagesse cachée de notre organisme.

5. Méthode (Comment utiliser ce cours en dissertation ?)

Sujet type :
"La conscience est-elle source d'illusions ?"

  • I. La conscience comme fondement indubitable de la vérité. Mobiliser Descartes : La conscience n'est pas une illusion, elle est la condition de toute certitude. Le doute s'arrête face à l'évidence de la conscience ("Je pense donc je suis").
    Mobiliser Sartre : La conscience nous arrache au statut de chose et nous confronte à l'évidence de notre absolue liberté, interdisant l'illusion du déterminisme (mauvaise foi).
  • II. Le caractère lacunaire de la conscience génère des illusions. Mobiliser Spinoza : La conscience produit l'illusion majeure du libre arbitre car elle est partielle (conscience des actes, ignorance des causes).
    Mobiliser Nietzsche : Illusion de l'autonomie de la conscience. La conscience ignore la "sagesse instinctive du corps" qui pourtant la gouverne.
  • III. Le décentrement du sujet : il faut interpréter la conscience. Mobiliser Freud : La conscience n'est que la pointe de l'iceberg. Se fier uniquement à la conscience est illusoire (phénomènes de résistance, troubles psychosomatiques). Il faut postuler un inconscient psychologique et le décrypter (médiation du psychanalyste, sens caché des rêves).

Sujet type :
"Suis-je ce que j'ai conscience d'être ?"

  • I. L'identité du sujet se confond avec sa conscience. Mobiliser Descartes : "Ce que je suis" se résout par la conscience : je suis une chose qui pense. Le psychisme se réduit à la conscience.
    Mobiliser Alain : Ma véritable pensée est celle que j'élabore consciemment. Ce qui échappe à ma conscience n'est pas "moi" (pensée), mais de simples mécanismes corporels.
  • II. La majeure partie de mon être m'échappe. Mobiliser Freud : Le concept de refoulement et les instances (Le Ça et le Surmoi). Je peux être habité par des désirs, des traumatismes oubliés ou des normes morales introjectées dont j'ignore l'existence, mais qui dictent mes angoisses ou mes actes.
    Mobiliser Nietzsche : Je suis d'abord un organisme biologique ("le corps qui pense"). L'essentiel de moi-même est occupé à la conservation physiologique à mon insu.
  • III. Le sujet comme projet et perpétuel dépassement de soi. Mobiliser Sartre : Je ne suis pas "quelque chose" de figé que la conscience pourrait simplement contempler. Parce que je suis conscient, je suis "au-delà de ce que je fais". L'identité n'est pas une donnée (comme une chose, l'exemple du garçon de café), mais une liberté en acte.